Un orchestre parisien fait de la musique classique un outil de lutte politique

Un orchestre parisien fait de la musique classique un outil de lutte politique

L’Orchestre du Nouveau Monde (ONM) est un ensemble parisien fondé par le jeune chef d’orchestre Étienne Jarrier et ses amis, alors qu’ils étaient encore adolescents. Ce groupe n’a rien d’un orchestre traditionnel. Leur manifeste est clair : pour eux, la musique classique n’est pas « un objet sacré de beauté, mais un outil de lutte ». Ils défendent des valeurs antiracistes, féministes, écologistes et anticapitalistes, et revendiquent une décroissance économique. Leur façon de travailler est délibérément provocatrice, aussi bien vis-à-vis du monde politique dominant que des institutions de la musique classique elle-même.

La semaine dernière, lors des manifestations étudiantes en France, les musiciens de l’ONM étaient encore là quand des grenades lacrymogènes tombaient près des étuis de contrebasse. C’est une image qui résume bien leur engagement : ils veulent être dans la rue, devant les sièges des entreprises ou des institutions qu’ils choisissent de dénoncer, pas dans des salles de concert fermées au grand public. Ils jouent La Marseillaise, de la musique tirée de films comme Avengers, la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, ainsi que des chants de protestation. Pour l’ONM, la qualité d’une performance ne se mesure pas à la justesse des notes, mais à son impact sur les consciences, que ce soit place de la République à Paris ou au pied d’un glacier.

Leur public n’est pas invité à écouter en silence. Il est encouragé à chanter, à bouger, à crier avec les musiciens. C’est une rupture radicale avec les codes habituels du concert classique.

L’ONM n’est cependant pas le premier orchestre à mêler politique et musique. En Grande-Bretagne, deux ensembles fondés à la fin des années 1960 ont ouvert la voie. En 1969, les compositeurs Cornelius Cardew, Howard Skempton et Michael Parsons ont créé le Scratch Orchestra. Leur œuvre principale, The Great Learning, fondée sur des textes de Confucius, visait à rendre la musique accessible à tous, quelles que soient les capacités ou l’origine sociale des participants. Paradoxalement, le Scratch Orchestra a fini par être accepté par les institutions qu’il critiquait, jouant aux Proms en 1972, avant de se dissoudre en 1974.

Le Portsmouth Sinfonia, lui, se présentait comme « le pire orchestre du monde ». Ses membres, parmi lesquels Brian Eno et Michael Nyman, jouaient des œuvres classiques sur des instruments qu’ils ne maîtrisaient pas. Le résultat, volontairement chaotique et joyeux, a même atteint la 38e place des charts britanniques en 1981 avec Classical Muddly.

Aujourd’hui, d’autres groupes au Royaume-Uni poursuivent des missions similaires : le Multi-Story Orchestra à Peckham, le National Open Youth Orchestra, ou encore Contemporary Music for All, qui crée des répertoires accessibles aux musiciens non professionnels.

Ce qui distingue l’ONM, c’est son engagement dans l’action politique directe. Leur démarche rappelle aussi une réalité souvent oubliée : la musique classique a toujours entretenu des liens étroits avec le pouvoir, des cours viennoises de l’époque de Beethoven aux salles de concert soviétiques sous Chostakovitch. Prétendre que ces liens n’existent pas, c’est contribuer à l’isolement d’un art qui se coupe du monde réel. Les concerts et les manifestations de l’ONM, ainsi que les réactions des forces de l’ordre, sont un rappel utile : la musique classique a une histoire profondément politique, et elle gagnerait à ne pas l’oublier.