La tapisserie de Bayeux de retour en Angleterre, miroir de notre époque

La tapisserie de Bayeux de retour en Angleterre, miroir de notre époque

La tapisserie de Bayeux est exposée en ce moment au British Museum de Londres, et elle attire une foule immense. Pour obtenir un billet, il faut surveiller la prochaine mise en vente en octobre, accepter de passer du temps dans une longue file d’attente en ligne et payer 33 livres sterling. Beaucoup de personnes risquent malheureusement de repartir sans avoir pu la voir, parce que les horaires de visite sont limités pour protéger les fibres fragiles du tissu.

Cette œuvre extraordinaire mesure près de 70 mètres de long et raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie en 1066. Elle a été brodée peu après les événements, probablement dans les années 1070, peut-être à Canterbury plutôt qu’à Bayeux, comme beaucoup de chercheurs le pensent aujourd’hui. Ce serait donc des femmes anglaises qui l’auraient cousue, ce qui donne à son retour temporaire en Angleterre une signification particulière.

Ce qui frappe en la regardant, c’est d’abord sa clarté. Presque mille ans après sa création, on comprend l’histoire sans effort : Harold qui part en mer avec ses faucons, sa capture dans le nord de la France, le serment qu’il fait à Guillaume, la mort du roi Édouard à Westminster, et enfin la bataille avec ses scènes de violence brutale — les corps décapités, les chevaux qui tombent, les soldats qui dépouillent les morts. En période de guerre, ces images sont difficiles à regarder sans ressentir quelque chose de pesant.

La tapisserie ressemble à un poème épique, comme l’Énéide de Virgile : des aventures en mer, une grande bataille, un nouveau pouvoir qui s’installe, et même une comète qui annonce les bouleversements à venir. Comme dans les épopées antiques, il y a aussi des moments plus calmes — des scènes de la vie quotidienne brodées en bordure, des gens qui labourent la terre ou sèment des graines, comme pour rappeler que la vie ordinaire continue malgré les guerres des rois.

Ce qui fait aussi la force de cette œuvre, c’est qu’elle reste ouverte. Elle montre Harold et Guillaume presque comme des égaux. Le texte latin est court et ne donne pas tous les détails : on apprend qu’Harold fait un serment à Guillaume, mais on ne sait pas exactement ce qu’il promet. C’est le spectateur qui complète l’histoire.

Chaque époque a lu dans cette tapisserie ce qu’elle voulait y trouver. Les nazis, par exemple, y voyaient une confirmation de leurs théories sur les origines nordiques. Aujourd’hui, alors que la tapisserie est de retour sur le sol anglais pour la première fois depuis peut-être neuf cents ans, on peut se demander ce que notre époque va y lire. La réponse dira probablement moins de choses sur le XIe siècle que sur nous-mêmes.