La France est un pays étrange. L’écrivain Sylvain Tesson l’a bien dit : c’est « un paradis habité par des gens qui croient vivre en enfer ». Aujourd’hui, alors que la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 commence à prendre forme, les Français sont dans un état de pessimisme profond.
Si le vote avait lieu maintenant, Marine Le Pen, la candidate populiste qui veut réduire fortement l’immigration, aurait de grandes chances de remporter l’élection. Beaucoup de Français sont déçus par tous les partis politiques et ont le sentiment qu’ils n’ont plus rien à perdre. Mais il reste du temps avant le premier tour, prévu le 18 avril 2027, et en France, les situations peuvent changer très vite.
L’histoire récente le montre bien. En 2011, Dominique Strauss-Kahn, alors directeur du FMI, était le grand favori de la gauche pour l’élection de 2012. Il a ensuite été impliqué dans un scandale sexuel et François Hollande, beaucoup moins connu, a finalement gagné l’élection. En 2016, l’ancien Premier ministre François Fillon était bien placé pour succéder à Hollande, mais il a été mis en cause dans une affaire d’emplois fictifs payés par l’État pour sa femme. Il a terminé troisième, et Emmanuel Macron, un jeune homme politique sans parti traditionnel, est devenu président.
Pour comprendre la situation actuelle, le sociologue Michel Wieviorka, auteur d’une étude intitulée Où va la France : Métamorphose ou Déchéance ?, propose plusieurs explications importantes.
La France a une longue tradition d’État fort. Depuis le XVIIe siècle, les gouvernements ont toujours joué un rôle central dans l’économie. Après la Deuxième Guerre mondiale, l’État a financé de grands projets industriels, comme le nucléaire et l’aérospatiale. Cela a créé chez les Français une attente très forte envers les services publics. Cependant, ces services se dégradent, notamment dans l’éducation, la santé et la justice. Cette situation inquiète beaucoup de citoyens.
La France a aussi une vieille tradition de contestation. La Révolution française de 1789, les grèves, les manifestations dans la rue : pour beaucoup de Français, résister au pouvoir est un droit légitime. Les syndicats français ont souvent préféré la confrontation au compromis, contrairement à leurs homologues britanniques ou allemands.
Par ailleurs, la montée de l’islam, surtout parmi les populations d’origine immigrée, a provoqué des inquiétudes sur l’identité nationale. Ces peurs ont été amplifiées par certains politiques et par des médias proches de l’homme d’affaires Vincent Bolloré. Elles expliquent en partie la progression du Rassemblement National, fondé à l’origine sous le nom de Front National par Jean-Marie Le Pen en 1972, et dirigé aujourd’hui par sa fille Marine.
Enfin, il existe en France une élite politique et administrative très fermée, formée dans de grandes écoles comme l’ENA. Cette élite est perçue comme éloignée des préoccupations des Français ordinaires, ce qui renforce encore la méfiance envers les institutions.
Tous ces éléments expliquent pourquoi les Français abordent cette élection avec autant d’inquiétude et de colère. Le risque est qu’ils votent sous le coup des émotions plutôt qu’en réfléchissant aux solutions concrètes. À un moment où la France et l’Europe font face à de nombreux défis, c’est une perspective préoccupante.